Dirty Projectors
Published by Pierre novembre 25th, 2007 in Musique, Disques, ArtistesN’oublions jamais, comme l’expérience aime à nous le rappeler, que nous conservons oreilles d’enfant, encore un peu vierges des influences trop ordonnées et des avis des aînés.

Quelque chose se passe, de l’autre côté de l’Atlantique, qu’on n’attendait plus depuis longtemps, un renouvèlement des genres, un courant d’air chaud, un truc en gestation qui soudain prend du volume et parvient jusqu’à nos oreilles. On a vu bourgeonner la bizarrerie ou l’enchanteur (souvent les deux), de Man Man à Beirut, en passant par les Grizzly Bear ou les Castanets, un Sufjan Stevens en précurseur délicat. Toutes sortes de gens qui s’affranchissent des frontières généralement admises et font côtoyer ensemble les uns la fanfare, les autres l’orchestre, le joyeux foutoir, les dissonances et les harmonies. D’aucun me dirait : mais nous atteignons quand même un peu les confins de la pop ; à vous suivre la norme c’est Robert Wyatt et pas Radiohead. Oui c’est un peu ça. Mais est-ce qu’on se pose la question en prenant un plaisir immense à les écouter ? Evidemment non. On trouve dans cette musique-là un goût commun pour une exigence de production, aussi bien dans les voix que dans l’orchestration, tout à fait hors du commun. On voudrait dire très au-dessus de la mêlée. Mais entendons-nous ici, ceci encore ne serait pas suffisant, et bien des productions de ce genre, en dépit de leurs qualités ne font qu’effleurer notre âme, comme des exercices bien mis en sons mais un peu vains, et manquant de produire leurs émotions.
Parmi cette bande de ‘joyeux’ drilles, Dave Longstreth est l’homme à la tête de chien qui mène les Dirty Projectors et leurs singuliers projets. Mais en fait les Dirty Projectors sont évidemment Dave lui-même, s’adjoignant des accompagnements à géométrie variable. Sur ses deux précédents albums, c’est une certaine ‘association orchestrale pour la préservation des orchestres’ (je traduis) qui s’y collait, aux côtés donc de la voix et de la guitare de Longstreth. ‘Slaves’ Graves & Ballads‘ paru en 2004 évoque aussi bien la ballade folk que la musique de chambre ou orchestrale de la fin du 18ème ou du 19ème siècle, aussi bien des musiques de films, mais il s’agit toujours bel et bien de chansons. Enregistré avec peu de moyens, l’acoustique du disque parfois se cogne aux murs. La voix haute et chargée de douceur de Longstreth semble souvent vouloir éprouver ses limites, comme celle d’un ténor talentueux mais recalé à l’examen d’entrée au Conservatoire, et qui s’obstine dans son coin pour l’année suivante. Se faisant, de ces déraillements naît un charme nouveau et inconnu. Dans les moments plus folks, on s’imagine un chanteur à stetson, près d’un feu de camp, au clair de lune, dans une comédie sentimentale américaine des années 50 (mais plutôt Montgomery Clift que Johnny Cash, sous le chapeau, si vous me suivez, c’est à dire pas country pour deux sous). Parfois un blues en haillons. Déjà, timides, apparaissent aussi des incursions extra-continentales, sur le continent noir. Une trompette larmoie. Des chœurs soul émergent un bref instant.
En 2005 paraît le ‘Getty Address‘ (enregistré en 2003-2004), plus ambitieux, cette fois la production suit. Plus question de confinement ici, mais la voûte d’une Basilique, ou le grand air. Les éléments sont un peu les mêmes, mais le folk s’efface. Des samples et des boîtes à rythme apparaissent sans envahir l’espace mais à point, comme pour lier l’ensemble et replacer l’écriture des titres dans un contexte bien contemporain, pas ‘passéiste’. L’orchestre demeure. Surtout des chœurs et la voix de Lucy Green viennent se joindre à celle de Longstreth. Chacun ici interprète un rôle : ‘the Getty Address’ se veut opéra et le livret qui accompagne le disque nous compte une histoire revisitée de l’Amérique depuis l’extermination des Aztecs par les Conquistadores jusqu’à la guerre civile, s’y mêlent les mythes, l’histoire et la culture de masse (Dave Longstreth prenant le rôle de Don Henley, symbole gluant de l’Amérique niaiseuse). Projet traduit en images 3D par James Sumner sur un DVD qui n’est pas joint au disque.
Au fil des titres la soul, le jazz, l’Afrique, s’invitent au festin, croisant des chœurs d’églises. Longstreth s’amuse avec sa voix, on frôle aussi bien Antony que Chet Baker. Quant au chant de Lucy Green, il évoque les chanteuses jazz des années 40 ou 50. L’ensemble ne souffre d’aucun défaut mais son ambition conceptuelle pourra parfois tenir l’auditeur à distance, ou à l’inverse le séduire d’autant mieux, selon l’audience.
Cette éventuelle barrière tombe sans réserve à l’écoute du nouvel opus, ‘Rise above‘, qui vient de paraître par chez nous via Rough Trade. Violoncelles, violons et flûtes sont toujours joliment de la partie quand il faut; viennent se joindre les voix d’Amber Coffman et Susanna Waiche. Deux chœurs soul ou aériens, délicats, précis, chaleureux. Instruments redoutables. Plus que des chœurs, elles sont en alternance le soutient ou le contrepoint de la voix de Dave Longstreth. Celle-là berce, se tord, vibre, s’époumone, déraille mais toujours dans une grande maîtrise. L’homme a ici dompté l’animal. La guitare s’électrifie et suit le mouvement, entre quiétude et colère ou douleur. Batterie et percussions sont à l’avenant. Longstreth et sa bande agissent un peu comme des peintres et colorent leur folk-rock, ici d’afro-jazz, là de soul voire de reggae ou donc d’orchestre, avec un culot énorme et une efficacité sans faille. On se prend à vouloir hurler de chœur (et de bon cœur) avec ces drôles d’oiseaux. Longstreth s’est adjoint l’oreille et le savoir-faire de Chris Taylor (autre grand choriste, des Grizzly Bear) pour obtenir ce résultat. Audiblement, difficile d’imaginer meilleure association. Le son de l’album est ample et limpide, dans la douceur comme dans les éclats. La lumière inonde souvent l’espace, cette musique est d’espoir dans la détresse, de chaleur dans les rues froides. Elle est de douleur et d’enchantement.
Hm, un dernier mot parce qu’il est nécessaire de le dire : ‘Rise above’ est un ensemble de reprises de Black Flag.

Les Dirty Projectors sont passés par Paris cette année, en version minimale (guitare et chœurs), mais on espère bien avoir l’occasion de les revoir un peu plus nombreux sur scène… l’image tremblote, la qualité d’enregistrement est très moyenne, mais il y en a assez pour suggérer de quoi ils sont capables, so enjoy :
Discographie sélective :
Rise above (Rough Trade, 2007)
The Getty address (Western Vinyl, 2005)
Slaves’ graves & ballads (Western Vinyl, 2004)
http://www.myspace.com/dirtyprojectors
http://www.westernvinyl.com/
http://www.roughtraderecords.com/
Photos : Vincent Moon www.lablogotheque.net
Bel article sur ce futur groupe mythique !
Dommage que vous n’ayiez pas annoncé la date à Cherbourg… Une toute petite salle pour prendre la mesure de l’intimité que dégagent ces reprises étonnantes et le génie de chaque musicien du groupe… ! (je ne développe pas, on ne peut pas imaginer sans écouter… jetez vous sur les vidéos!!!)
Du coup, juste pour info, Lullabye Arkestra (de chez Constellation) n’a que 5 dates en France, dont une à Cherbourg… Au plaisir de peut-être vous y voir !
http://www.npr.org/blogs/bryantpark/2007/12/black_flag_reimagined_from_mem_1.html